One Forum 2026 : quatre débats au cœur des enjeux du Bâtiment
En juin dernier, Zepros réunissait au Touquet les acteurs de la filière Bâtiment à l’occasion du One Bâtiment Forum. Quatre tables rondes pour croiser les visions, partager les constats de terrain et débattre des grands enjeux du secteur. Retour sur ces journées passées dans le cadre de l'hôtel Barrière Westminster, particulièrement propice aux échanges et moments conviviaux. (Photos : Capucine Henri)
: Habitat : la filière revoit ses repères face aux nouveaux usages et au climat
Télétravail, vieillissement, confort d’été, pression carbone, nouveaux modes constructifs : l’habitat change de visage et pousse toute la filière à revoir ses repères. C’est ce qui s’est dégagé des échanges entre Claire Letertre (Leroy Merlin Source), Charles Gaël Chaloyard (Tout Faire), Patrick Schaeffer (CMEM) et Sébastien Thévenet (Sonepar France).
Un habitat qui change de nature
En ouverture, Claire Letertre a rappelé que le logement n’est plus seulement un lieu d’habitation. Il cumule désormais plusieurs fonctions : travail, repos, vieillissement à domicile, recherche de bien-être. « Le logement devient un lieu de confort global », a-t-elle résumé. Cette évolution s’accompagne d’attentes plus fortes en matière de modularité, d’optimisation des surfaces, de qualité de l’air ou de confort acoustique, mais aussi d’un besoin croissant d’accompagnement face à des choix techniques plus complexes.
Des offres qui s’adaptent aux nouveaux usages
Ces évolutions se traduisent déjà dans l’offre. Charles Gaël Chaloyard a pointé l’effet des transformations démographiques, du besoin de proximité et la poussée du marché de l’aménagement extérieur. Patrick Schaeffer, pour sa part, a insisté sur l’évolution des matériaux et des arbitrages clients : produits plus isolants, plus simples à poser, mais aussi mieux renseignés sur leur impact environnemental. À la CMEM, 3 500 références sur 22 000 best-sellers affichent déjà un score carbone avec FDES. Sébastien Thévenet a, lui, souligné la montée des attentes autour du confort chaud/froid, du pilotage, de la sécurité et du maintien à domicile, avec un logement de plus en plus connecté.
Le climat accélère la recomposition
Le changement climatique agit comme un accélérateur. « Les attentes se déplacent du confort d’hiver vers la gestion de la chaleur », a résumé Claire Letertre. Tous ont constaté la montée du confort d’été, la progression des systèmes chaud/froid et des équipements réversibles. Patrick Schaeffer a rappelé que l’adaptation passe aussi par des produits capables de préserver le bien-être et le bâti, tandis que les solutions biosourcées progressent. En filigrane, un dernier sujet s’est imposé : l’évolution des modèles constructifs. Pré-industrialisation, hors-site, coordination technique renforcée, montée des services : pour les distributeurs, le rôle de simple fournisseur ne suffit plus. Expertise, prescription et accompagnement deviennent des leviers centraux.
Rénovation énergétique : de l’Eldorado au casse-tête
Le marché est là, les besoins aussi. Mais entre stop-and-go réglementaire, aides illisibles, reste à charge élevé et parcours trop lourds, la rénovation énergétique continue de buter sur les mêmes verrous. C’est l’enseignement qui se dégage des échanges entre Jean-Pascal Chirat (Club de l’Amélioration de l’Habitat), Sibylle Daunis Opfermann (La Plateforme du Bâtiment), Anne Dupré (Leroy Merlin), Sylvie Montout (Capeb), Guillaume Loizeaud (La Bonne Réponse) et Laurent Permasse (Sofinco Eco-Transition).
Un marché qui tient, sans décoller
En ouverture, Jean-Pascal Chirat a rappelé que le marché résidentiel reste stable depuis 2024, autour de 22 à 23 Md€, mais toujours très dépendant des aides et de la lisibilité des dispositifs. Sur le terrain, Sibylle Daunis Opfermann décrit un marché « en dents de scie », encore porté par l’isolation, les PAC et la menuiserie. Même constat chez Leroy Merlin : les ménages entrent d’abord par la facture d’énergie, mais « le devis final reste le principal frein », a souligné Anne Dupré. Résultat, beaucoup de projets glissent vers du monogeste ou des rénovations par étapes. Sylvie Montout a, elle, rappelé le poids de l’entretien-amélioration pour les entreprises artisanales, dans un contexte de ralentissement du bâtiment.
Le vrai verrou : la complexité
Le débat a rapidement convergé vers le principal point de blocage : la complexité administrative, réglementaire et financière. Guillaume Loizeaud a décrit des dossiers qui se grippent au moment du montage des aides ou du financement, dans un environnement devenu difficile à suivre, y compris pour les artisans. Pour Anne Dupré, l’enjeu est désormais d’articuler accompagnement humain, outils digitaux, artisans, aides et financement dans un même parcours. La Capeb travaille, de son côté, à des solutions pour mieux connecter artisans et établissements financiers.
Un marché de plus en plus tiré par les services
Au fil des échanges, une idée s’est imposée : la rénovation énergétique ne peut plus être pensée comme un simple marché de produits. Coordination, accompagnement, mise en relation et services prennent une place centrale. En conclusion, Jean-Pascal Chirat a rappelé que la massification passera par de nouvelles coopérations entre acteurs, même si la rénovation de la maison individuelle restera largement artisanale.
Marketing BtoB : la bataille se joue désormais bien au-delà du produit
Prix, stock, disponibilité : les fondamentaux ne disparaissent pas. Mais dans un marché tendu, ils ne suffisent plus à faire la différence. La relation client se déplace vers l’expérience, les services et, de plus en plus, la donnée. C’est le message porté par les échanges entre Claire-Sophie Haas (Rexel France), Louis Vignon (DSC/Cedeo), Stéphane Fremy (Kalido), Allan Clesen (Würth France) et Marlène Berger (Vasano).
Le client ne juge plus seulement le produit
En ouverture, Marlène Berger, fondatrice de Vasano, a posé le décor : « Le produit est devenu transparent, il est attendu. » Ce qui départage désormais les enseignes relève davantage de l’expérience globale : fiabilité du stock, qualité du SAV, tenue de la promesse, réactivité. Un constat partagé par les distributeurs. Chez Cedeo, Louis Vignon rappelle que « prix et disponibilité restent les fondamentaux », mais que les clients attendent aussi des réponses simples, rapides et fiables. Même lecture chez Rexel et Würth, où la complexité croissante des offres renforce le besoin d’accompagnement, de conseil et de proximité terrain, malgré la montée du digital.
Le négoce bascule vers un modèle de services
Le débat a ensuite montré à quel point le métier de distributeur glisse vers une logique de services. Livraison rapide, outils digitaux, accompagnement technique, formation, aide au financement ou à la gestion des déchets : les enseignes multiplient les briques pour simplifier le quotidien des artisans. Chez Rexel, cela se traduit par cinq grands piliers, de la logistique à l’ingénierie financière. Würth met en avant tout ce qui fait gagner du temps au client, de la gestion de stock automatisée au prémontage. Kalido observe de son côté que la fidélité se joue de moins en moins dans la récompense et de plus en plus dans des services utiles à la compétitivité des entreprises, via des plateformes relationnelles nourries par les données d’usage.
L’IA appliquée aux outils métier
Dernier temps fort : la data et l’IA. Tous les intervenants convergent sur un point : le sujet n’est plus tant de collecter de la donnée que de la fiabiliser et de la rendre exploitable. Cedeo travaille à enrichir ses bases clients et explore déjà des usages concrets comme l’analyse des verbatims, des assistants IA ou des outils d’aide technique et de simulation. Rexel avance sur un chatbot expert interne, l’automatisation de certains process comme le passage de l’e-mail au devis, ainsi qu’une architecture data unifiée pour mieux piloter parcours clients et référentiels produits. Würth utilise déjà la donnée pour personnaliser les comptes e-shop, optimiser les stocks, anticiper les saisonnalités et aider les commerciaux à transformer des tableaux de bord en plans d’action plus opérationnels.
Kalido voit, de son côté, dans l’IA un levier pour passer d’un marketing relationnel à un marketing plus prédictif, capable d’affiner les recommandations, d’animer les communautés clients et d’exploiter plus finement la donnée comportementale. Mais, conclut Marlène Berger, « pas de marketing prédictif sans une connaissance client solide ».
Supply chain : des arbitrages devenus permanents
Disponibilité, coûts, délais, durabilité, volatilité géopolitique : dans la distribution Bâtiment, la supply chain n’est plus un simple outil d’exécution. Elle devient un levier stratégique, contraint d’arbitrer en permanence entre promesse client, rentabilité et résilience. C’est ce qui s’est dégagé des échanges entre Matthieu Cochet (Würth France), Marc Azoulay (Udirev), Elliot Langella (Lokad), Pascal Andries (Orisha Construction) et Bertrand Neyret (France Supply Chain).
Des modèles logistiques sous tension
En ouverture, Bertrand Neyret, administrateur de France Supply Chain, a rappelé que les modèles historiques, construits autour de l’optimisation d’un facteur unique, sont remis en cause. Les distributeurs doivent désormais arbitrer entre coûts, stocks, disponibilité, sécurité d’approvisionnement et durabilité, dans un environnement « plus instable et moins prévisible ». Chez Würth, cela se traduit par une organisation articulée autour de deux plateformes nationales, complétées par 250 magasins de proximité et des dispositifs spécifiques pour les grands chantiers. Udirev défend, de son côté, un modèle hybride mêlant plateformes nationales, régionales et relais locaux. Pour Elliot Langella, senior manager chez Lokad, cette hybridation illustre bien les limites des schémas trop rigides à mesure que la complexité augmente.
Une équation logistique plus difficile à tenir
La deuxième séquence a montré à quel point les tensions se sont accumulées. Chez Würth, la diversification des attentes clients – rapidité, allotissement chantier, visibilité sur les livraisons – s’ajoute à la pression des coûts énergétiques et aux aléas géopolitiques. Marc Azoulay a, de son côté, insisté sur la complexification des flux importés et sur la nécessité d’anticiper plus tôt les approvisionnements, avec un risque accru de surstocks ou de ruptures. Pour Elliot Langella, le sujet n’est plus tant la prévision classique que la gestion de l’incertitude, tant la volatilité est devenue permanente. Pascal Andries a lui aussi insisté sur la nécessité de piloter en temps réel des variations de prix, de disponibilité et de données encore trop fragmentées entre ERP, e-commerce et logistique.
Automatisation et IA entrent dans le concret
Dernier temps fort : la transformation digitale. Matthieu Cochet a détaillé les investissements engagés par Würth à Erstein, avec convoyage automatisé, robots de palettisation, shuttle de 80 000 emplacements et premiers usages de l’IA pour optimiser les flux. Udirev mise sur une meilleure connexion entre web, ERP, WMS et logistique, avec des attentes fortes sur la prévision. Lokad défend une approche d’« intelligence augmentée », capable d’automatiser les micro-décisions de réassort ou d’allocation. Pour Orisha, les projets consistent moins à remplacer les outils qu’à leur ajouter progressivement des briques intelligentes. En conclusion, Bertrand Neyret a rappelé que la robustesse future des supply chains se jouera dans la qualité des arbitrages, la vitesse d’exploitation de la donnée et la capacité à garder un pilotage humain.