« Une rénovation globale zéro énergie à l’échelle industrielle »
Le mouvement EnergieSprong, né aux Pays-Bas, essaime un peu partout en Europe. En France, il est incarné par Sébastien Delpont (Ressorts), convaincu de la pertinence de ce modèle qui vise à industrialiser la rénovation énergétique du bâti, seule façon d’arriver rapidement aux objectifs de sobriété et de réduction de l’empreinte carbone.
Elle est née il y a dix ans, aux Pays-Bas face à un constat : l’épuisement des ressources, et notamment d’un gisement de gaz en mer du Nord, dont le pays dépend très fortement, et de la prise de conscience climatique. D’où un besoin de rénover le bâti. Mais il était impossible de passer d’un modèle de chauffage “tout gaz” à un modèle “tout électrique” avec des PAC. Le réseau électrique aurait été par terre le premier hiver. Ce programme de rénovation massive imposait donc de ne pas se rater. D’autant que le gouvernement libéral d’alors avait réduit les moyens des bailleurs sociaux détenant 35% à 40% du parc de logements. Les responsables ont donc cherché une façon de mutualiser des moyens limités pour rénover massivement, en adoptant des solutions de décarbonation, comme le photovoltaïque et avec la conviction de démocratiser la rénovation. Un appel à projets a été lancé par l’État et une démarche, inspirée de l’industrie agroalimentaire qui travaille elle aussi de façon décentralisée mais structurée et lisible pour la qualité “bio”, s’est imposée.
C’est une rénovation “zéro énergie”, un nouveau segment de marché où l’on fait de la rénovation globale avec en plus l’installation de moyens de production d’énergie renouvelable afin de bénéficier d’une électricité locale qui compense les consommations et permet de vendre un surplus. Le rythme à tenir pour rénover l’ensemble du parc d’un pays est extrêmement soutenu, d’où la problématique de massifier avec un nombre limité d’artisans. Les solutions adoptées doivent être deux, trois ou quatre fois plus rapides à mettre en œuvre afin de pouvoir faire plus de chantiers. D’où le recours à des solutions industrialisées avec des standards à installer par des professionnels, dont de grands éléments de façade intégrant les fenêtres. Cela signifie moins d’interfaces à gérer et un meilleur niveau de performance. Ainsi que des chantiers plus rapides, avec moins de nuisances pour les occupants.
Les solutions hors site du neuf, comme la construction modulaire et la construction bois, sont allées vers ce marché de la rénovation. Et les premiers chantiers EnergieSprong étaient évidemment plus chers que des chantiers classiques : de l’ordre de 140 k€ pour une maison contre 60-70 k€ pour une rénovation standard. Un niveau qui aurait empêché toute massification. Mais des optimisations étaient possibles, avec des effets d’échelle, de production en série automatisée. Peu à peu, les coûts ont été ramenés au niveau d’une rénovation traditionnelle, voire un peu en dessous, avec des gains affichés entre -30% à -40% sur les têtes de série au bout de 1 000 maisons rénovées. La production locale d’EnR amène également des moyens et permet d’obtenir des économies sur les factures d’énergie pour les ménages. Le budget par par maison se situe à environ 70 k€.
Il y a beaucoup de business à faire pour les entreprises, et notamment pour la production en usine d’éléments avec une main-d'œuvre qui n’est pas exposée aux éléments et travaille dans des conditions moins pénibles. Ce qui permet d’avoir un personnel plus féminisé et plus qualifié, avec des reconversions d’ouvriers du Bâtiment en fin de carrière, qui risquent de voir l’âge de leur retraite repoussé. C’est l’occasion de profiter de leur expertise.
« Les solutions adoptées doivent être deux, trois ou quatre fois plus rapides à mettre en œuvre afin de pouvoir faire plus de chantiers dans le même temps. »
Des discussions ont été lancées avec les industriels présents sur le marché néerlandais comme Saint-Gobain afin d’obtenir des éléments adaptés à ces rénovations, plutôt que de recourir à des produits existants, moins pratiques. Mais il était difficile d’intéresser des géants avec un micromarché comme celui des seuls Pays-Bas. D’où l’idée d’exporter la démarche avec un transfert de compétences entre les pays de l’UE, en obtenant un financement de la Commission européenne au passage. Les porteurs d’EnergieSprong ont rencontré divers profils, dont moi, un consultant en décarbonation à l’interface entre maîtres d’ouvrage, industriels, aménageurs, bailleurs et collectivités.
Aujourd’hui, 20 000 logements ont été rénovés en Europe, et amenés à une classe A ou B, principalement aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie et en France. EnergieSprong travaille également avec des partenaires en Belgique, en Irlande et dans les pays baltes qui sont très intéressés. L’Espagne et la Pologne, deux grands pays, figurent également sur la feuille de route.
Il a fallu parler à tous les intervenants de l’écosystème pour s’y lancer. Et s’adapter évidemment, puisqu’il n’est pas possible de tout transposer directement des Pays-Bas. Au début d’EnergieSprong France, nous avons échangé avec trois bailleurs sociaux qui disposaient de quelques dizaines de logements à rénover, à Lille, Amiens et Rennes : Vilogia, ICF Habitat et Néotoa. Là encore, les premiers retours d’expérience faisaient état de prix des rénovations élevés (120-140 k€) mais une trajectoire prometteuse existait pour certains types de bâtiments. Un programme financé par les CEE a été monté afin de passer de 25 à plusieurs centaines de chantiers. Les coûts ont diminué, passant à 100 k€ par opération, restant encore au-delà de l’équilibre économique requis. Mais cela progresse.
4 000
C'est le nombre de logements rénovés selon la méthode EnergieSprong en France.
En créant de l’achat groupé de rénovations partagées, entre différents acteurs du logement social, pour accentuer l’effet d’échelle et abattre les coûts. Il s’agit d’une innovation non plus technique, mais juridique. Et cela a permis de débloquer la rénovation énergétique de 1 500 logements appartenant à sept bailleurs sociaux différents, tous situés en Pays-de-Loire. Le patrimoine a été qualifié et homogénéisé en trois grands lots différents afin de déterminer les solutions hors site optimales. Il y a ainsi trois ensembles de 500 logements chacun : maisons individuelles, petit collectif R+3/5, et immeubles R+8/10.
Les marchés ont été lancés il y a 5 ans, et les livraisons sont en cours, avec les R+3 à Nantes et les maisons individuelles dans le Maine-et-Loire. Environ 60 % des travaux ont été réalisés par des groupements de PME employant des dizaines de personnes. L’agilité des entrepreneurs locaux engagés a été primordiale. Nous avons travaillé avec des centres de compétence locaux (Fibois, Novabuild) afin de préparer les professionnels au hors-site, par exemple en apprenant aux charpentiers, habitués au neuf, à travailler en rénovation, ou pour entraîner les artisans à poser des EnR. Tous ensemble, en équipe, avec les architectes et même l’exploitation-maintenance, cette préparation a été couronnée de succès. Et il n’y a pas de mainmise des gros acteurs du BTP (Vinci, Bouygues, Eiffage) puisque les petits ont beaucoup de talent. Il y a de la place pour tous.
Des solutions techniques multiples
Sébastien Delpont souligne que la démarche EnergieSprong est très ouverte sur les différentes solutions techniques d’isolation et de production d’énergie. Mais l’industrialisation est plus facile pour la “filière sèche”, avec des éléments intégrant du PSE, de la laine de bois ou de la ouate de cellulose. De même, pour la partie lots techniques, certains projets font appel à des PAC pour leur efficacité (Daikin ou Synerpod), quand d’autres s’appuient sur un raccordement à un réseau de chaleur urbain existant ou encore sur des chaudières biomasse.
Ce mouvement de coopération est riche d’enseignements. Il faut développer un premier standard de rénovation “E=0” et voir comment il est possible de faire le chemin de la rénovation globale en deux fois grâce à des bouquets de travaux, pour arriver à la neutralité carbone en 2050. Il faudra que 80 % du bâti se situe à ce moment-là en classe “B”, avec 20 % en classe “A” qui compenseront les 20 % ne parvenant qu’à une classe “C”. Et le but sera de descendre de 80-90 k€ par opération à seulement 50 k€ de travaux. Il faudra également parvenir à lisser la montée en charge des professionnels, selon les territoires et les périodes en menant des concertations pour mieux faire le lien entre offre et demande, pour avancer plus vite et plus fort.
Il y a plusieurs moyens de stimuler un marché : avec un soutien de l’offre, un soutien de la demande, ou un soutien à la connexion entre les deux (intermédiation). C’est le cas de l’automobile électrique, avec des constructeurs qui sont encouragés et des consommateurs qui bénéficient d’un coup de pouce. Il faut tout travailler de façon concertée et synchrone. Or, dans le Bâtiment, on ne soutien que la demande, pas l’offre. Il y a donc moins d’investissements dans la R&D et les outils de production industriels. Moins de 1 % des crédits de France 2030 va au BTP… Ce manque de cohérence est un défaut de la politique publique. Pour être des champions européens de la décarbonation, il faut plus de moyens et développer une offre moins chère. Et il faut évidemment un soutien à la demande, pour que les maîtres d’ouvrage restent en capacité de mener des opérations. Les aides aux bailleurs sociaux font le yo-yo chaque année, c’est une absurdité : une vraie planification à 5 ans des moyens est nécessaire pour la visibilité des investissements. L’Allemagne, toujours citée en exemple, dispose d’une meilleure politique avec un dispositif de rénovation globale (sans monogeste) qui est de 25 % du montant des travaux, quels que soient les revenus, très stable au fi l des années. Un bonus de +15 % vient aujourd’hui s’y ajouter en cas de recours à des solutions industrielles. Résultat : ils auront des champions industriels nationaux, eux.